LES STYGIENS

CERCLE_STYGIEN_remi_grabisch

De tous les peuples qui faisaient la diversité d’Istérion, les Stygiens étaient les plus susceptibles de perdurer dans l’Histoire du cosmos. Savants, capables et témoignant d’une fierté qui bien souvent se confondait à l’orgueil, ils étaient les maîtres des terres centrales d’Istérion, symbolique territoire qui dissimulait à grand peine leur rôle de médiateur mondial, hissant les Stygiens au statut d’arbitre et de juge.

Bien que prétendant à toutes les caractéristiques qui feraient d’eux un peuple plusieurs fois millénaire, le peuple stygien paraissait jeune aux yeux des pays voisins.
Ils étaient en effet, à l’origine de leur histoire, les descendants des Nariens et des Sildarii ; plus exactement les enfants de ces couples, et le temps passant, ils s’étaient éloignés de leurs parents jusqu’à former leur propre communauté, que les Nariens à l’amour-propre écorné qualifièrent d’Indignes.

À cette époque le monde était encore jeune et sauvage, ses cartes inachevées et les chemins non pavés, et ceux qu’on appelait désormais les Indignes réclamèrent leur indépendance puis s’exilèrent au loin, tirés par l’appel de l’inconnu, de l’infiniment possible et des merveilles probables. Bien peu d’entre eux firent le choix de demeurer parmi leurs parents sildarii.
On serait tenté de croire que les Indignes erraient ça et là, telle une colonie de fourmis dont on venait de crever l’habitat, mais bon sort mauvais sort, leur route était en réalité toute tracée. Flanqués par les Misiliens à l’Ouest et les Nariens à l’Est, leur descente sur le continent les menait droit aux terres désertiques d’Istérion, face à la future Baie d’Inaglor. Et là le Destin, ce mystère fabuleux qui transcendera toujours l’être vivant, adressa un signe aux exilés.
Tandis qu’ils longeaient la côte sous le pays misilien, une femme enceinte du nom de Styggia se trouva dans l’urgence d’accoucher. Toute l’expédition fit alors halte pour l’accompagner dans son labeur ; on lui apporta soins et nourriture, un feu fut entretenu à ses côtés, un bain chaud fut improvisé et on bâtit une petite maison autour d’elle afin de lui procurer un toit.
Et ce fut ainsi que les Indignes, sans mesurer la portée de ces œuvres improvisées, avaient commencé à ériger ce qui allait devenir un jour la grande cité d’Ignastir, capitale des capitales, monument doré qui miroitait les rayons du soleil.

La Dame Styggia devint la première Sainte-Mère de l’Empire et les Indignes – qui n’en étaient plus – se renommèrent eux-mêmes le peuple des Stygiens : les Enfants de Styggia.
Les terres qui s’offraient à eux étaient au bas mot hostiles, et l’on devinait mieux pourquoi les Misiliens avaient préféré prolonger la côte septentrionale, verdoyante et irriguée à souhait ; et pour un temps les Stygiens vécurent autour de la Baie d’Inaglor. Ce ne fut qu’à force de persévérance, ingéniosité et adaptation qu’ils domptèrent les déserts, les transformant en régions fertiles, et qu’ils purent s’étendre à l’intérieur des terres que les plus sceptiques et paresseux voyaient comme condamnées à la désolation.
De là ils prospérèrent – car telle était la nature profonde des Stygiens -, leur peuple florit et la maîtrise de la magie, une science qu’ils protégeaient jalousement, leur ouvrit les portes à de nombreux savoirs. Ils devinrent puissants, explorant les forces invisibles de l’occulte, ses bienfaits, son pouvoir, et bien peu soupçonnaient quels secrets avaient été percés dans les salles sans lumière d’Ignastir.

À l’heure de ce récit, les Stygiens étaient au sommet de leur histoire et faisaient figure d’autorité sur les terres connues d’Istérion. Miura, le Saint-Père en fonction, et Ismar le Vénérable dirigeaient d’une main de fer le pays doré. Il n’y avait pas d’opposition, seulement des murmures qui ne parvenaient à leurs oreilles altières.