LES SÉRAPHINS

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S’il est des civilisations qui ne cessaient de prospérer et de s’élever, la théorie de l’équilibre universel, qui voit le cosmos comme une gigantesque balance où toute bonne chose est compensée par une mauvaise, nous poussait à croire qu’à l’inverse, certaines civilisations dégringolaient la pente de l’évolution. C’était le triste cas du peuple séraphin.
Ironie du sort, les Séraphins étaient un peuple céleste, dotés de puissantes ailes, qui vivaient au faîte des montagnes et survolaient le monde, bien haut dans les airs ; alors que l’heure était plutôt à la chute raide.

Mais tel n’avait pas toujours été le cas. Peuple ancestral qui vit le jour avant les puissances de l’Est, ils étaient apparus dans les hauts reliefs de la Cordillère de l’Aigle, au Nord-ouest. Là, littéralement seuls au monde, ils fondèrent le premier royaume terrestre d’Istérion, un havre de paix et de lumière ; de lumière intellectuelle même, car les Séraphins étaient un peuple sage qui s’instruisait et apprenait beaucoup. Ils avaient bâti les plus hautes cités du monde, somptueux chef-d’œuvres d’architecture, dressées sur des pics rocheux qui perçaient les nuages. Imaginez un instant le magnifique tableau : devant un ciel hivernal aux reflets opales, une myriade de tours montées sur un décor de roches et de neige scintillantes, crevant le voile nuageux de multiples déchirures, par delà lesquelles s’infiltraient les rayons solaires qui tombaient, divins et dorés, sur la cité angélique.

Comme tous les maux qui affligèrent l’Ouest, les Djinns étaient à l’origine du désastre séraphin. Le tout premier conflit remontait au début de l’an 1002, et les suivants s’étaient succédés de façon presque ininterrompue jusqu’aux jours de notre récit.
L’expérience des Misiliens, des Pingouins ou même des Nariens, tendait à prouver que les Djinns tenaient toujours le mauvais rôle : celui de l’envahisseur, de l’oppresseur ignoble qui ne considère l’autre que sous le prisme de la domination ; mais l’attitude séraphine venait chambouler toute cette croyance facile. Il y avait une obsession inexplicable, qui relevait presque de la névrose, chez les Séraphins que de mener la guerre contre les Djinns.
Sans doute était-ce la nécessité de protéger leur royaume – pour survivre – ; ou la peur de la soumission, de la mort de la liberté, qui poussa les Séraphins à combattre avec tant de hargne, à tel point que souvent l’envahisseur devenait l’agressé. Aucun penseur de l’époque, si avisé fusse-t-il, n’avait pu prédire l’avalanche de conséquences qu’une telle riposte disproportionnée allait entraîner, et condamner le peuple séraphin.
Délaissant la plume pour l’épée, le livre pour le bouclier, les Séraphins oublièrent le savoir et la sagesse, et d’année en année leur civilisation déclinait vers un état primitif.

Les siècles passant, le royaume séraphin s’embourbait dans une situation de plus en plus critique. Le raktac, ce vent mortel venu des Djinns, décimait leur population au Sud du pays ; les seigneurs séraphins avaient prêté serment d’allégeance aux Stygiens avant de le renier, provoquant la colère de ces derniers, et ils en étaient même arrivés à fermer la porte aux Misiliens, leurs alliés de longue date. L’assassinat des parlementaires djinns, alors que le monde cherchait à mettre fin aux conflits meurtriers de l’Ouest, envenima leurs relations extérieures.

Aujourd’hui, tandis que les différents pays se rejoignaient autour d’un troisième conseil pour apaiser les tensions, les Séraphins continuaient d’agir en parias. Ils seront les seuls, avec les Nariens, à manquer à l’appel de la paix.