LES PINGOUINS

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S’il y avait un peuple formidable que tous aimaient côtoyer, c’était bien celui des Pingouins. C’étaient des compagnons d’excellence, bonnards si l’on peut dire, et qui alignaient toutes les qualités attendues chez un bon ami. Batailleurs quand la nécessité les poussait, le peuple des Pingouins aspirait du reste à la tranquillité et au plaisir d’une vie simple et digne.
À l’exact inverse de leur nature, l’histoire des Pingouins était lardée d’événements sinistres et macabres, et la noirceur sans fond de leurs souvenirs demeurait fardée derrière les apparences bouffonnes.

Les Pingouins figuraient parmi les plus anciennes créatures douées de parole d’Istérion. Ils avaient vécu durant des siècles dans les eaux moyennes de l’Océan Asarod, non loin des côtes qu’occupaient actuellement les Djinns, et là bâtirent de somptueuses cités et les couvrirent d’Or Royal, un métal merveilleux qu’ils avaient découvert et chérissaient.
L’histoire onirique des Pingouins aurait pu se poursuivre ainsi, jusqu’à la fin de toutes choses, si les Djinns qui proliféraient sur les terres côtières n’avaient souillé les eaux en déversant leurs immondices, condamnant le peuple de la mer à une agonie certaine qui les força à quitter le royaume sous-marin, afin de trouver refuge sur la terre ferme. Un désastre survenant rarement seul, le peuple meurtri, suffocant et déboussolé des Pingouins fut assailli, sitôt le pied sur le rivage, par une horde de Djinns qui les décimèrent dans ce qui allait être le plus grand carnage du millénaire. Les colonies survivantes s’échappèrent au Sud et là, dans les larmes et le sang, fondèrent leur nouveau pays.

Une longue période de paix, symbolisée par la Triple Alliance qui unit Pingouins, Misiliens et Séraphins en l’an 1517, permit aux Pingouins de panser les affres de leur persécution. Le Royaume Libre et ses gens s’épanouirent, les cités poussaient comme des épis de maïs dans un champ disparate, et seule la vision sinistre du pays djinn depuis leurs remparts les privait d’un bonheur complet.
Cet orage qui menaçait leurs beaux jours finit par éclater dans un tonnerre assourdissant. Les Djinns frappèrent comme autant d’éclairs meurtriers et la frontière ne fut bientôt que feu et destruction. Au milieu de ce tourbillon de métal et de rage, les remparts des Pingouins furent pulvérisés et une première cité, la forteresse d’Atano, berceau du royaume terrestre et abri historique d’un peuple en exil, tomba aux mains de l’ennemi haï.
Les décennies suivantes, qui devinrent des siècles, virent quantité de batailles sanglantes qu’il serait vain de toutes les énumérer. On ne citera qu’un unique nom pour ce court récit ; celui de la funeste forteresse de Matanipal, qui endura les assauts les plus violents, vit tour à tour les étendards djinns et pingouins se hisser au faîte de ses édifices brûlées, avant d’être le témoin, aux portes de sa ruine totale, de la mort tragique du vaillant roi Tenagil.

Aujourd’hui le temps n’était plus à la discorde chez les Pingouins. Malgré les escarmouches qui ponctuaient l’année aux abords incertains de la frontière, et malgré le fait que les Pingouins avaient été acteurs de l’échec des précédents conseils, organisés par le Stygien Ismar le Vénérable, ils n’avaient qu’un désir désormais, celui de la paix durable, et tous préféraient la bêche à l’épée, les moulins aux tours de guet.
Papunil et Agata, le Roi et la Reine des Pingouins, rêvaient d’enterrer ces siècles de lutte une bonne fois pour toute. Le troisième conseil, qui devrait réunir les têtes pensantes des quatre coins d’Istérion, était l’occasion dorée pour faire de leur souhait un accomplissement.