LES NARIENS

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Les Nariens étaient les grands marins d’Istérion. Ils étaient les seigneurs de l’Est et avaient dompté les mers avec leurs beaux navires. Ils étaient fiers de leur pays et son histoire, fiers de leurs cités, ses ports et ses vaisseaux aux immenses voiles d’un rouge vermeil, et surtout ils étaient fiers d’eux-mêmes. Les hommes étaient fiers de leurs femmes, les femmes fières de leurs hommes, les parents étaient fiers de leur enfants et les enfants étaient fiers de leurs parents. Ils étaient mêmes fiers de leurs animaux quand ils en possédaient, et lorsqu’ils n’en possédaient pas, ils louaient tout simplement la noblesse de leurs bêtes sauvages.
« Être fier comme un Narien » était un proverbe bien populaire dans les pays libres, et de ce fait les Nariens étaient fiers d’entrer dans le domaine des citations.

Les Nariens étaient, avec les Sildarii, les premiers peuples à coloniser les terres orientales d’Istérion ; ils habitaient sur les côtes face à la mer et au lever du soleil. Sans doute ce disque flamboyant qui dorait l’horizon à l’aube de chaque journée avait été leur premier objet de culte, et l’on racontait que c’était ce qui avait poussé les Nariens à écumer les flots, en quête du soleil levant.

Loin du fracas des guerres qui déchiraient l’Ouest, les Nariens menèrent la grande vie et le pays s’enrichit dans des proportions inouïes. Les navires voyaient leur tonnage s’alourdir, les forteresses poussaient les faubourgs toujours plus loin, les murs s’épaississaient et les plafonds se rehaussaient. Tout était dans la démesure et la surabondance. On multipliait les lustres – au risque de causer des effondrements de voûte – et on forgeait une telle quantité de somptueuses épées que chaque soldat du pays s’en encombrait de toute une collection.
Ces armes, toutefois, finirent par être mises à l’épreuve et prouvèrent de leur tranchant qu’elles n’étaient pas seulement des œuvres d’art. Les Nariens s’étaient jetés dans une guerre marine contre les Mirnns, et leurs vaisseaux brisaient flots et navires ennemis avec une telle rage, une telle impétuosité, que quarante ans plus tard, en 1656, plus un seul esquif mirnn ne se balançait sur les océans.
Un fait en particulier marqua au fer rouge cette campagne : l’assaut de l’île de Guniblocl par les Nariens, qui massacrèrent les Mirnns dans une indifférence glaçante et rebaptisèrent cette terre conquise la nouvelle Île de Turod.

Mille ans plus tard et au commencement de ce récit, aucun traité de paix n’avait été discuté – ni même envisagé d’ailleurs – et les Nariens du monde moderne niaient le passé de Turod, considérant l’île, ce cimetière au milieu des mers, comme partie intégrante de leur histoire.
Mais les Mirnns conservaient les archives de la vérité ; l’épée de justice ne pendait jamais bien loin de leurs mains, et dans le ventre des Montagnes Noires où gargouillait le sentiment de vengeance, les borborygmes remontaient menaçants à la surface comme les prémisses d’une guerre prochaine.