QUI SUIS-JE ?

Que l’on se rassure, cet article n’est pas l’occasion inavouée de faire l’étalage de ma vie privée. Je souhaitais plutôt développer ici ce qui a nourri l’univers d’ISTERION, ainsi que mon rapport aux arts qui ont influencé l’écriture. C’est tout de même important non, que de comprendre l’envers du décor ?

Concernant l’écriture et le goût de la lecture, j’avais eu la chance d’avoir été élevé dans une famille qui aimait les arts : de la peinture jusqu’à la musique classique, en passant par le dessin, la joaillerie, la calligraphie, le cinéma et bien sûr la littérature.
Comme la majorité des enfants de mon école primaire, j’aimais bien lire les bandes dessinées tels que les Tintin, les Gaston, Astérix, Black et Mortimer et aussi Gotlib que je comprenais moins mais que je lisais quand même d’un bout à l’autre. Toujours était-il que mon père avait sûrement d’autres attentes et me donnait des livres – des vrais livres sans image et saturés de textes – à lire pendant les grandes vacances quand je n’étais encore qu’un gamin, en guise de devoirs d’été. Entre autres, je me souviens du livre d’Ivanhoé, d’autres contes chevaleresques, des Jules Verne, et j’étais également abonné aux J’aime Lire. J’avais aussi le droit de me choisir un livre qui me plaisait, et c’est ainsi que je me confrontais à la littérature.
Il va sans dire que je n’aimais pas plus que ça me coltiner des pages quand je pouvais jouer dans le salon ou dessiner tout mon saoul sur du papier d’imprimante. Car dessiner, ça j’aimais beaucoup. Je crois que cette initiation à la lecture était comme semer des graines sur une terre non fertile. Mais elles étaient là… !

LES FOLLES ANNÉES SEIGNEUR DES ANNEAUX

Arrivé en 6ème j’étais donc plus ou moins étranger à la lecture. Aux alentours de cette période de transition scolaire émergeaient deux univers fantastiques qui allaient nourrir les rêves et passions d’une génération toute entière et plus : Harry Potter et le Seigneur des Anneaux.
Si je n’avais vu aucun de ces films à leur sortie en 2001, je n’avais en revanche pas raté la sortie en salles des Deux Tours. Jamais je n’avais été autant saisi par un film. C’était le coup de cœur immédiat. Je m’étais mis rapidement à m’approprier cet univers en le dessinant, chantonnant les thèmes musicaux (même à table) et collectionnant les figurines. Et forcément j’avais demandé à mon père de m’acheter les romans de Tolkien.
En vérité le désenchantement fut assez prompt. D’une, le découpage scénaristique était différent du support filmique et pour l’enfant que j’étais il n’en fallait pas plus pour me déstabiliser ; et de deux le niveau littéraire était somme toute un peu au-dessus de mes capacités. J’avais donc mis de côté le bouquin Les Deux Tours – oui, j’ai lu le Seigneur des Anneaux dans le désordre – et à l’occasion je regardais Harry Potter à l’École des Sorciers chez ma cousine. L’histoire, moins séduisante que le Seigneur des Anneaux, était tout de même agréable et comme mon père désespéré me poussait encore et toujours à la lecture, j’avais demandé l’achat du tome 1 de Harry Potter.
Et là ce fut une seconde révélation : la lecture en était passionnante ! Je m’étais mis à dévorer tous les tomes publiés à l’époque, et enhardi par l’expérience, j’avais repris la lecture du Seigneur des Anneaux – dans l’ordre cette fois-ci.
À partir de cet instant j’étais conquis. J’étais devenu un adepte de Tolkien et j’amassais autour de moi tout ce qui avait trait à la Terre du Milieu. Le nez plongé dans les bouquins du Seigneur des Anneaux et du Hobbit, chacun d’eux enrichissait mon imagination et alimentait l’écriture d’ISTERION qui se déroulait en parallèle, dans mes cahiers.

Aragorn et Sauron, dessinés dans l'agenda vers 2003 - 2004

Écrire l’histoire d’ISTERION était déjà une de mes occupations de l’époque. Avec le recul, je pense que ce passe-temps n’était qu’un prétexte pour recréer un univers d’heroic fantasy, un Seigneur des Anneaux à ma façon. D’ailleurs mon engouement pour l’écriture était souvent supplanté par l’envie d’en illustrer les récits, et de ce fait les premiers cahiers d’ISTERION étaient davantage remplis de dessins guerriers que de textes. Une sorte de roman graphique, disons.

LE COMTE DE MONTE-CRISTO

La classe de 4ème marquait un tournant majeur dans mes plaisirs littéraires. Ayant terminé de lire les œuvres populaires de Tolkien et autres romans tels que l’Île au Trésor de Robert Stevenson ou Voyage au Centre de la Terre de Jules Verne, mon frère m’avait prêté un gros pavé du nom de Comte de Monte-Cristo.
La couverture, une peinture classique qui tranchait rudement avec les couvertures d’heroic fantasy de John Howe ou n’importe, avait de quoi repousser plus d’un adolescent.

La couverture fantastique de Bilbo et celle austère du Comte

Mon frère m’avait dit : « Si tu n’accroches pas, lis au moins les cinquante premières pages ». Et en fait j’avais tout lu. Je l’avais lu avec une telle frénésie que lorsqu’il avait fallu présenter un livre en classe de français parmi la liste des livres ado proposés par l’enseignante, je suis monté sur l’estrade pour parler du Comte. Tout, absolument tout m’avait subjugué dans ce roman de 1600 pages que je lisais religieusement chaque année jusqu’à mes études supérieures. Le style raffiné et subtil de Dumas, l’inévitable drame vers lequel tourbillonnaient les protagonistes, la noirceur amère du Comte, les dialogues savoureux à double interprétation. Le Comte de Monte-Cristo était devenue ma Bible.
De là commença une liste de romans classiques que je lisais les uns après les autres, ponctués de relecture de Tolkien et Dumas.

LES ÉTUDES SUPÉRIEURES

À tout ce foisonnement culturel devait suivre une période très pauvre en découverte littéraire. J’entrais dans les études supérieures et si, sur les deux premières années je continuais de lire des romans classiques, le manque de temps et la fatigue avaient fini par avoir raison de ce noble passe-temps.
J’avais déjà fait un an d’école préparatoire aux concours d’architecture puis deux ans dans le multimédia – trois années soldées par un échec ou une déception – quand j’entrais en école d’arts appliqués en 2012. Il était pour moi hors de question de rater quoique ce soit dans cette nouvelle école. Presque tout le temps libre fut investi dans les travaux scolaires et ni ISTERION – dont le refus aux maisons d’édition en fin 2012 m’avait refroidi – ni la lecture ne trouvèrent leur place dans mon quotidien. C’était dessin, peinture, infographie et fatigue.

L’entrée dans le milieu artistique eut une conséquence évidente que je n’avais pourtant pas prévue : elle avait multiplié mes références culturelles et m’avait rapproché de la bande dessinée et du cinéma. C’était le moment des retrouvailles et du dépoussiérage des souvenirs enfouis, traduits par des exclamations telles que « Ah mais je connais Mœbius ! J’ai lu les Blueberry ! » ou « Ah oui tiens Kubrick, mon père m’a montré ses films » ou encore « Lawrence d’Arabie ? Oui je connais ! On l’a regardé à la maison ».
Sans vraiment m’en rendre compte, les divers éléments qui avaient composé ma vie s’étaient retrouvés réunis dans cette école. Et d’autres étaient venus s’ajouter par l’entremise du corps enseignant, qui citait ici et là au milieu d’un cours un artiste, un réalisateur ou une œuvre. Egon Schiele, Sergio Leone et Dark Crystal avaient, parmi tant d’autres, ainsi retenti à mes oreilles.

Le fameux plan de Once Upon A Time In The West, que m'avait montré une enseignante

Ces nombreuses références n’avaient pourtant pas porté leurs fruits de manière immédiate. Elles servaient, durant les études, d’appui aux projets d’école. « Mettez des références dans vos projets ! » nous rabâchait-on à longueur de journée. Eh bien en veux-tu en voilà, pensait tout l’étudiant que j’étais.
En 2015 la priorité étant au diplôme et à la recherche de stage, le temps libre était toujours autant consacré aux projets d’école ainsi qu’à l’élaboration d’un portfolio. C’était la période des longs weekends de travail personnel, des nuits courtes et des sodas énergisants.

LA VIE ACTIVE : L'OCCASION D'UN NOUVEAU DÉPART

À ce moment-là de mon parcours, en fin 2015, on pouvait tout simplement dire que je m’étais déconnecté des arts. Trop occupé la journée à bosser – comme stagiaire puis comme freelance – et trop fatigué ou paresseux le soir pour ne rien faire d’autre que de jouer aux jeux vidéos, il n’y avait plus de place à l’art dans mon quotidien. Les références cinématographiques et picturales que j’avais si bien commencé à rassembler pendant les études rejoignaient dans l’ombre la littérature, et tout ce riche bagage culturel était abandonné dans un coin de ma tête. Je regardais très peu de films, je ne dessinais plus, je ne lisais plus de romans et je n’allais voir aucune exposition. Et bien sûr je n’écrivais pas une ligne. Les carnets d’ISTERION étaient rangés tout en bas d’une étagère.
Cette vie linéaire et creuse perdura un temps, jusqu’à ce que les aléas de la vie prirent l’initiative de me jeter dans l’embarras. En octobre 2016, je m’étais alors retrouvé sans emploi, sans droit au chômage et sans grande économie. Face à cette situation, je n’avais d’autres choix que de plancher sur des projets d’infographie afin de redorer mon portfolio et espérer retrouver du travail.
Dans cette période morose, histoire d’échapper un temps à la grisaille du quotidien, j’avais repris le visionnage de films. Une trilogie en particulier m’avait profondément marqué : la trilogie des Once Upon A Time, de Sergio Leone, dont la conclusion grandiose – Once Upon A Time in America – eut une influence irréversible sur moi. Je ne dirais pas que ce fut une révélation, car Sergio Leone j’avais déjà vu. Ennio Morricone, j’avais déjà entendu. Et Robert de Niro, déjà beaucoup, beaucoup regardé. Mais cette trilogie, visionnée sous 24h, m’avait remis sur les rails de l’art, avait secoué le petit artiste qui somnolait en moi. Le besoin de se nourrir d’images et de musique était revenu. Non plus pour en faire des références de projets, mais pour me construire moi, me redéfinir et cultiver ma créativité laissée en friche.

Once Upon A Time In America

Au milieu de tout ce chamboulement interne le désir de créer, ou plutôt de recréer, s’était fait nécessité. ISTERION était plongé dans un sommeil profond depuis 2012 et il était temps de le réveiller.
Ce ne fut pas chose aisée que de ressortir toute une liasse de notes, de carnets ; de rouvrir les chapitres numériques sur l’ordinateur et de relire en partie les 700 ~800 pages de la version 9.0 du roman. Il avait fallu reconstruire un scénario, repenser les personnages. Insuffler une nouvelle vie au monde d’ISTERION. Et c’est encore mon travail d’aujourd’hui.

ET AUJOURD'HUI ?

Depuis le printemps 2017, je profite d’une situation professionnelle stable et tout à fait passionnante pour m’organiser une vie privée saine et artistique. Je dédie un certain nombre d’heures hebdomadaires à l’avancée du projet ISTERION, qui comprend écriture, révision du scénario et enrichissement visuel.
Dans un même temps, je continue d’aller à la recherche de mes centres d’intérêt, que j’avais dispersés et laissés traîner ça et là le long de mon parcours. De Sergio Leone je suis repassé par Martin Scorsese et toute une belle lignée de réalisateurs, je me suis replongé dans Mœbius et Giger par le biais de Jodorowsky, j’ai retrouvé Sergio Toppi en farfouillant d’anciens dossiers d’images sur mon ordinateur ; Klimt, Mucha, Ennio Morricone…
C’est un peu ma préoccupation actuelle – si on peut appeler cela une préoccupation -, celle de recadrer mes passions et centres d’intérêt, les préciser et les étendre lorsqu’ils ont besoin d’espace. Mon temps libre, c’est aujourd’hui ça. Créer du visuel et se nourrir de visuels. Écrire une histoire et en lire d’autres. Bâtir mon propre univers et arpenter ceux des autres. Et pourtant…
Aussi loin que peut me faire voyager une musique de Morricone ou un récit de Tolkien, le chemin du retour passe toujours par mon petit monde. Car tout ce parcours, toutes ces années d’écriture, doivent bien aboutir à quelque chose n’est-ce pas ? Créer le monde d’ISTERION.

Il n’y plus qu’à persévérer et continuer de rêver.